Les Soudanaises continuent à se mobiliser contre la guerre dans leur pays, renseigne le chercheur Clément DESHAYES

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Cela fait deux semaines déjà depuis que le Soudan, pays d’Afrique du Nord, est en proie à une guerre dans la capitale notamment. Un conflit qui oppose l’armée régulière et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). Le conflit a déjà fait des centaines de morts, malgré un cessez-le-feu de trois jours étendu pour 72 h supplémentaires, selon le média France 24.

Les femmes soudanaises restent mobilisées malgré les tentatives de les écarter du processus politique. C’est ce qu’a fait savoir Clément DESHAYES , chercheur spécialiste de l’Afrique de l’Est et du Soudan à IRSEM (Institut des Recherches Stratégiques de l’École Militaire, en France ).

Ce dernier, qui a accordé une interview au média allemand DW ( Deutsche Welle ) a fait savoir qu’au Soudan, les femmes, notamment les jeunes citadines issues des classes moyennes, ont joué un rôle de premier plan dans la révolution, en 2018-2019. Elles étaient également très visibles durant les sit-in de ces derniers mois, contre la junte militaire et pour réclamer un retour du pouvoir aux civils.

Selon le média allemand, dépuis le début des combats actuels, à la mi-avril 2023, les Soudanaises sont moins présentes dans les images qui circulent sur les réseaux sociaux, si ce n’est sous la forme de victimes, contraintes, comme les autres civils, de fuir les violences.

Ainsi, la journaliste de DW Sandrine BLANCHARD a interrogé Clément DESHAYES pour savoir comment expliquer la «disparition», au moins médiatique, des femmes militantes au Soudan.

DW : ‹‹ Clément DESHAYES, durant la révolution de 2018-2019 au Soudan, les femmes ont joué un rôle important. Est-ce que vous pourriez nous reparler de cette mobilisation politique des femmes soudanaises ? ››

C.D : ‹‹ Les femmes ont joué un rôle assez important dans la révolution. On entend beaucoup de chiffres : 60 % de femmes auraient été dans la rue. Je pense qu’il est très difficile de savoir la proportion exacte de personnes. Il n’y a pas eu d’enquête d’opinion ni de comptabilité. Néanmoins, il est très clair que les femmes, notamment jeunes, issues des classes moyennes urbaines, ont joué un rôle assez central, à la fois dans les manifestations, mais aussi dans les comités d’organisation du sit-in qui a eu lieu devant le quartier général de l’armée pendant plusieurs mois, d’avril à juin. Elles ont joué aussi un rôle pour relayer la parole de la révolution à l’extérieur, puisque les observateurs étrangers étaient assez surpris de ce rôle joué par les femmes soudanaises, mais un rôle qu’on peut expliquer de manière historique puisqu’il y a eu l’apparition, au cours des années 1950, 1960, 1970 d’une classe moyenne éduquée, avec des femmes qui travaillent, qui jouent un rôle social, avec des associations de femmes, des syndicats de femmes, etc. ››

DW : Mais alors, comment expliquer la « disparition », depuis, des figures féminines iconiques dans la lutte politique au Soudan ?

C.D : ‹‹ Une fois que le processus est devenu plus politique, les partis politiques, largement dominés par des hommes assez âgés en général, ont repris la main sur le processus révolutionnaire et ont un petit peu écarté les femmes du processus révolutionnaire et du processus politique qui s’est construit ensuite. À partir d’août à septembre 2019, de la nomination du gouvernement, de la Constitution et de la stabilisation des forces de la liberté et du changement, les femmes deviennent peu à peu exclues du processus politique. Elles sont sous-représentées dans l’association des professionnels soudanais. Elles sont sous-représentées dans les forces de la liberté et du changement et elles sont relativement sous-représentées au sein du gouvernement, même si finalement, c’est probablement dans ce lieu de pouvoir qu’elles sont le mieux représentées durant la révolution. ››

DW : Est-ce que ça veut dire que beaucoup de militantes ont été contraintes de partir en exil, comme Alaa Salah qui avait incarné les manifestations en 2018-2019 ?

C.D : ‹‹ En fait, assez peu de femmes sont parties en exil. Je ne connais pas la situation exacte d’Alaa Salah, mais très peu de femmes et de militantes sont parties en exil. Alors là, la situation avec la guerre va probablement changer cette donne, mais la plupart des militantes soudanaises, associatives, mais aussi au sein des comités révolutionnaires qui ont structuré la lutte par quartiers, sont toujours au Soudan et continuent à se mobiliser aujourd’hui contre la guerre ou pour aider les personnes en difficulté liées à cette guerre. ››

DW : Est-ce que les conditions de vie des femmes au Soudan et la reconnaissance de leurs droits ont changé depuis la prise de pouvoir du général al-Burhane ?

C.D : ‹‹ Non, les conditions de vie des femmes soudanaises n’ont absolument pas changé depuis la prise de position de pouvoir du général al-Burhane. Il y avait eu un léger mieux sous le gouvernement Hamdok, le gouvernement qui est resté au pouvoir de 2019 à 2021 avant d’être exclu du pouvoir par un coup d’Etat du général al-Burhane et de Hemedti [surnom de Mohamed Hamdan Dagalo]. Il y a eu quelques avancées pendant ces deux ans de gouvernement de transition civile, notamment au niveau du code de la personne, de la capacité à se déplacer seule en ville, à porter des habits qui ne respectent pas la loi islamique, etc. Ces avancées étaient déjà critiquées comme étant trop faibles à l’époque, mais depuis la prise du pouvoir du général al-Burhane, il ne s’est absolument rien passé. Tout simplement parce que ce n’est pas une question qui est centrale pour lui. Il vient d’une institution particulièrement conservatrice. Il est l’héritier d’un régime islamo-conservateur de 30 ans et donc il n’a aucun intérêt, quel qu’il soit, pour cette question-là. ››

DW : Quelle est la position de Hemedti sur la condition féminine ? C’est-à-dire comment la vie des Soudanaises changerait-elle en cas de victoire des RSF ?

C.D : ‹‹ Si Hemedti gagne, il n’y aura pas d’amélioration nette non plus. Peut-être un petit peu plus qu’avec al-Burhane, mais bon, c’est un peu de la fiction puisque Hemedti représente quelqu’un qui vient des périphéries et d’une tribu arabe. Il est lui-même assez conservateur, assez religieux. Même s’il n’est pas un fervent défenseur de l’islam politique, il incarne des valeurs plutôt conservatrices et rurales qui ne sont pas en pointe sur la défense de la condition des femmes au Soudan. Donc on peut se dire que, par opportunisme, comme Hemedti est un animal politique, il pourrait donner de la marge aux femmes soudanaises. C’est tout-à-fait possible. Mais il n’y aura pas d’améliorations soudaines ou de bifurcations dans la condition des femmes au Soudan si Hemedti prend le pouvoir non plus ››.

DW : Clément DASHAYES, vous vous trouvez actuellement au Tchad. Comment est-ce que la population tchadienne regarde ce qui se passe au Soudan ?

C.D : ‹‹ Le Tchad est particulièrement préoccupé par ce qui se passe chez son voisin. Un peu moins par la question de l’arrivée des réfugiés…même si c’est une inquiétude. Mais il y a déjà 400 000 réfugiés soudanais aux frontières du Soudan, du côté tchadien, qui sont là depuis la guerre du Darfour, donc depuis presque 20 ans pour certains. Pour l’instant, que ce soient entre dix et 20 000 nouveaux réfugiés qui [sont attendus au Tchad par le HCR], ça ne change pas vraiment la donne côté tchadien ››.

Pour conclure, le chercheur a fait savoir que ce qui est très inquiétant pour les Tchadiens, c’est cette guerre civile et l’escalade potentielle armée entre ces différents acteurs. Sachant qu’un des acteurs vient du Darfour qui est la région frontalière avec le Tchad : Hemedti. Un certain nombre de parents et de groupes tribaux sont présents au Tchad et le soutiennent. Et donc le Tchad est particulièrement inquiet de cette capacité de Hemedti à mobiliser des soutiens au Tchad et de la capacité de déstabilisation des deux acteurs sur la politique tchadienne.

Dave Ngonde

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