À Kinshasa, une affaire bouleversante secoue l’opinion : une fillette de 11 ans a été victime de viol par un chauffeur. Dans sa quête de justice et de vérité, la maman de l’enfant a diffusé une vidéo sur les réseaux sociaux afin de retrouver le suspect en fuite. Si cette démarche traduit une volonté de dénoncer et d’obtenir réparation, elle soulève néanmoins de vives interrogations sur la protection de l’identité des enfants victimes de violences sexuelles.
Pour en comprendre les enjeux, nous avons rencontré PHOLA TEDIKA Clarisse, Secrétaire Permanente Provinciale du Corps des assistants sociaux de la ville de Kinshasa. Elle a répondu à nos questions.

POURELLE.INFO : Pourquoi êtes-vous opposée à la diffusion de la vidéo publiée par la mère de la fillette violée, alors que son objectif était de retrouver le suspect en fuite ?
Clarisse TEDIKA : Je ne m’oppose pas à la recherche de la justice, mais à la méthode utilisée. La diffusion publique d’une vidéo liée à une affaire de violence sexuelle viole le principe de protection de l’intérêt supérieur de l’enfant, consacré par la Loi n°09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant, notamment les dispositions relatives à la confidentialité et à la dignité de l’enfant victime.

POURELLE.INFO : En quoi le fait que la mère soit identifiée publiquement peut-il nuire à l’enfant, alors que le visage de la fillette n’a jamais été montré ?
Clarisse TEDIKA : Même sans montrer le visage de la fillette, l’identification de la mère permet indirectement d’identifier l’enfant dans son entourage. Cela expose la victime à la stigmatisation, aux rumeurs et à la revictimisation, en contradiction avec la loi sur la protection de l’enfant qui impose la préservation de l’anonymat des victimes de violences sexuelles.
POURELLE.INFO : Comprenez-vous la réaction de cette mère qui a agi dans un contexte de colère, de peur et de manque de confiance envers la justice ?
Clarisse TEDIKA : Oui. La réaction de la mère s’avère compréhensible au regard de la colère, de la peur et du sentiment d’abandon judiciaire. Toutefois, l’émotion, aussi légitime soit-elle, ne doit pas conduire à des actions susceptibles de compromettre la protection psychologique et sociale de l’enfant ni de fragiliser la procédure judiciaire.
POURELLE.INFO : Selon vous, quelles sont les conséquences concrètes que cette exposition médiatique peut avoir sur l’avenir psychologique et social de l’enfant ?
Clarisse TEDIKA : L’exposition médiatique peut entraîner des traumatismes durables, un rejet social, des difficultés scolaires, une atteinte à l’estime de soi et une souffrance psychologique aggravée. Or, la loi congolaise et la Loi sur les violences sexuelles (2006) exigent une prise en charge globale, discrète et protectrice de l’enfant victime.
POURELLE.INFO : Quelles alternatives recommandez-vous aux parents pour alerter et obtenir justice sans exposer leur enfant à la stigmatisation ?
Clarisse TEDIKA : Je recommande le dépôt de plainte formelle auprès des autorités compétentes, le recours aux services sociaux « espaces sûrs » gérés par les Divisions urbaines des Affaires Sociales, ainsi qu’aux ONG spécialisées dans la protection des victimes. Un accompagnement personnalisé par des assistants sociaux et une collaboration étroite avec la justice et la police permettent de rechercher l’abuseur sans recourir à une exposition médiatique nuisible à l’enfant.

POURELLE.INFO : Quel message adressez-vous aujourd’hui à la fois à cette mère et à la société congolaise face aux violences sexuelles faites aux enfants ?
Clarisse TEDIKA : À la maman, qui doit encore être sous le choc, j’exprime ma solidarité et mon soutien, tout en rappelant que «protéger l’enfant passe aussi par la protection de son identité ». À la société congolaise, j’appelle à une tolérance zéro face aux violences sexuelles, dans le respect strict des lois, en plaçant toujours l’intérêt supérieur de l’enfant au-dessus de toute émotion ou pression médiatique.
Cette affaire met en lumière un dilemme douloureux : la quête de justice face à l’urgence de protéger l’enfant.
Les éclaircissements de Clarisse TEDIKA rappellent que la lutte contre les violences sexuelles ne peut se faire au détriment de la dignité et de l’avenir des victimes.
La société congolaise est appelée à conjuguer émotion et responsabilité, afin que chaque enfant puisse grandir dans un environnement sûr, respectueux et protecteur.
Maguy MBUKU
