Au milieu des klaxons, des cris de vendeurs ambulants et du brouhaha permanent du Rond-point Victoire, à Kinshasa, capitale de la RDC, certains visages s’effacent dans l’indifférence générale : ceux des enfants de la rue.
Parmi eux, trois jeunes filles croisées par un de nos journalistes reporters. Leurs histoires, profondément bouleversantes, disent la souffrance de milliers d’autres enfants invisibles, livrés à eux-mêmes dans les rues de la ville.

Keren, abandonnée et battue
Keren MAMA, 16 ans, orpheline de père et de mère, a été confiée à une tante. Elle y espérait un refuge. Ce fut l’enfer. Maltraitances, humiliations, corvées sans fin… « Elle me frappait sans raison. Même quand je faisais bien les choses. Elle me laissait tout faire seule, alors que ses filles se reposaient. Elle refusait de m’envoyer à l’école. C’était trop », confie Keren d’une voix éteinte.

Un soir, après une énième scène de violence, elle s’enfuit. Pieds nus, en robe sale, elle trouve refuge au Rond-point Victoire. Elle y dort désormais à même le sol, et malgré les risques, elle dit s’y sentir plus libre.
Daniela, née dans la rue
Daniela LOKILO, 12 ans, est née sur le bitume. Sa mère, elle-même sans abri, une shégué, comme on dit à Kinshasa, vit de la mendicité et de la débrouille. Daniela n’a jamais connu son père, ni les jeux d’enfants, ni les bancs de l’école. « Parfois, des hommes veulent me toucher en échange d’argent. Moi, je cours. Mais d’autres filles n’ont pas le choix… Je préfère demander à ma famille ou à d’autres pour survivre », dit-elle.
Chaque jour, elle affronte la faim, la peur, et les abus. Sa mère, plongée dans la misère et l’addiction, ne peut lui offrir un cadre de vie stable.
Priscillia, une fillette marquée par la rue
Priscillia MAMA, 13 ans, a grandi en partie dans une famille de Selembao. Mais en 2024, poussée par l’amour instinctif pour sa mère shégué, elle quitte volontairement la maison pour rejoindre cette dernière dans la rue. « Moi, ça ne me dérange pas d’être dehors. Mais cette vie est difficile, parce que les aînés nous frappent, nous torturent et nous rendent la vie compliquée », explique-t-elle.
Aujourd’hui, elle dort près des marchés, parfois seule, parfois en groupe. Son corps porte les cicatrices des bagarres et des agressions. Mais elle garde un sourire étonnant, entre résilience et survie.
Les histoires de Keren, Daniela et Priscillia ne sont que trois parmi tant d’autres.
Au Rond-point Victoire, les enfants de la rue filles comme garçons forment une armée invisible, exposée aux violences, aux abus, à la faim, aux maladies. Ils dorment sur les trottoirs, fuient la police, évitent les regards, mais continuent de sourire. Car ce sont des enfants, après tout. Des enfants que la société semble avoir oubliés.
Ils n’ont pas de vêtements, pas de sous-vêtements, pas de serviettes hygiéniques. Et pourtant, beaucoup rêvent encore d’une chose simple : retourner à l’école.
Un appel à la société

Ces jeunes filles lancent un cri : celui de la dignité. Elles appellent l’État congolais à construire des centres d’accueil, à mettre en place de vraies structures de protection, à ne plus détourner les yeux.
« Si on nous aide, on ne fuira pas. On se battra pour une vie meilleure », dit l’une d’elles.
Oui, certaines souffrances forgent la résilience. Mais faut-il vraiment souffrir autant pour mériter le droit de vivre dignement ? Les enfants maltraités par des tantes, des oncles ou des beaux-parents ne devraient pas avoir à fuir. Mais parfois, fuir devient leur seule voie de survie.
C’est une interpellation directe à la conscience collective. Que fait la société congolaise ? Où sont les structures ? Où est l’humanité ?
Tant qu’un seul enfant dormira dehors, la dignité humaine restera une promesse non tenue.
Grâce NGOMA
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