Un an déjà depuis que la Première ministre Judith SUMINWA prenait officiellement la tête du gouvernement le 12 juin 2024, après une ordonnance présidentielle. Un fait qui a été salué par plusieurs organisations de la société civile.
Dans la suite de cette nomination, la représentativité féminine a été prise en compte dans la mesure où plusieurs femmes ont été nommées à des postes stratégiques dans l’exécutif central formé par le Président de la République. Une avancée symbolique et politique qui avait suscité beaucoup d’espoir dans un pays où la parité reste un combat de tous les jours.

Douze mois plus tard, l’heure est à l’évaluation. Quel a été l’impact réel de cette présence féminine au sein des institutions ? Quelles avancées peut-on constater ? Quels défis persistent ?
Pour répondre à ces questions, la rédaction de POURELLE.INFO est allée à la rencontre de la députée nationale MANENO RIZIKI BANDU, élue de Matadi, chef-lieu du Kongo-Central, une femme engagée pour les droits des femmes et la justice sociale.
Dans cet entretien, l’élue partage son regard sur les avancées, les obstacles rencontrés par les femmes au sein du pouvoir exécutif, et les réformes nécessaires pour garantir une réelle inclusion politique.

POURELLE.INFO : Un an après la mise en place du gouvernement SUMINWA, quel regard portez-vous sur la représentativité des femmes dans les institutions de la RDC ?
Riziki MANENO BANDU : Un an après la mise en place du gouvernement SUMINWA, le tout premier dans l’histoire de notre pays dirigé par une femme, il est essentiel de reconnaître cette avancée comme un signal fort. C’est une décision politique majeure, rendue possible par le leadership ouvert, respectueux et résolument modernisateur du Président Félix Antoine TSHISEKEDI, que l’on qualifie à juste titre de champion de la masculinité positive. Il a posé un acte historique en nommant une femme à la Primature, et en veillant à la constitution d’un gouvernement comprenant plus de 30 % de femmes, un seuil jamais atteint jusque-là dans notre République. Ce choix n’est pas anecdotique : il marque une volonté claire de transformer en profondeur les rapports de genre au sein des institutions.
POURELLE.INFO : Pensez-vous que les femmes nommées ont eu un impact significatif sur les politiques publiques mises en œuvre? Avez-vous des exemples concrets ?
Riziki MANENO : Oui, de nombreuses femmes membres du gouvernement ont marqué cette première année par des initiatives concrètes, porteuses de transformation. Elles ont souvent imprimé une approche plus humaine, plus inclusive aux politiques publiques, avec un ancrage fort dans les réalités sociales de notre pays.
Il s’agit notamment de :
•Madame Thérèse KAYIKWAMBA WAGNER, ministre d’État aux Affaires étrangères, grace à sa diplomatie agissante notamment à l’ONU, a obtenu des sanctions contre le Rwanda dans son implication sur les conflits en RDC et a porté la candidature de la RDC à un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, tout en consolidant des alliances stratégiques avec l’Union africaine et la Chine pour soutenir la stabilité et la reconstruction.
•Madame Ève BAZAIBA, ministre de l’Environnement, a consolidé la position de la RDC comme pays-solution face aux enjeux climatiques. Son action combine plaidoyer international, réformes nationales et renforcement des mécanismes de financement durable.
•Madame Acacia BANDUBOLA, ministre des Affaires foncières, qui a engagé une réforme d’envergure : adoption d’un plan national, numérisation du cadastre, renforcement des administrations provinciales et fin des attributions foncières arbitraires, un pas décisif vers une gouvernance foncière équitable et durable.
•Madame Chantal SHAMBU MWAVITA, ministre des Droits humains, qui s’est distinguée par son engagement auprès des populations sinistrées et déplacées.
•Madame Sombo Ayanne Safi Mukuna Marie-Thérèse, ministre de l’Enseignement supérieur, a contribué à la réforme du système LMD et à la modernisation de la gouvernance universitaire.
•Madame Raïssa MALU, ministre de l’Éducation nationale, supervise la mise en œuvre de la gratuité de l’enseignement primaire, avec plus de 400 écoles construites et 3 000 salles de classe renovées .
Par ailleurs, dès sa prise de fonctions, la première ministre a lancé une “Delivery Unit” chargée de suivre l’exécution du programme gouvernemental, afin d’en améliorer l’efficacité et d’en garantir les résultats concrets au service de la population.

POURELLE.INFO : Quels sont selon vous les principaux défis que les femmes membres du gouvernement ont rencontrés dans l’exercice de leurs fonctions ?
Riziki MANENO : Les femmes membres du gouvernement font face à plusieurs défis, mais le plus grand d’entr’eux reste, selon moi, la faible marge de manœuvre dont elles disposent. Cette situation est directement liée à la réduction du train de vie des institutions, conséquence des efforts budgétaires imposés par la guerre dans l’Est du pays.
La plupart des femmes n’occupent pas les ministères dits « prioritaires » : Défense, Intérieur, Santé qui concentrent l’essentiel des moyens financiers. Elles se retrouvent à la tête de portefeuilles sensibles, mais avec des budgets dérisoires, souvent en inadéquation avec les besoins réels. Or, une politique sans moyens devient vite une promesse vide. A ce défi majeur s’ajoute à d’autres obstacles dont l’isolement dans la prise de décision, car elles restent minoritaires dans les cercles stratégiques ; La légitimité constamment remise en question, avec des attentes démesurées ; La pression sociale et symbolique, qui pèse sur chacune d’elles. Malgré tout cela, beaucoup ont tenu bon, proposé des réformes ambitieuses, et incarné une autre manière d’exercer le pouvoir. C’est pourquoi il est crucial de ne pas les laisser seules, mais de renforcer les conditions de leur réussite.

POURELLE.INFO : Quelles réformes ou stratégies recommanderiez-vous pour renforcer davantage la participation et l’influence des femmes dans la sphère politique congolaise ?
Riziki MANENO : La nomination emblématique de Madame Judith SUMINWA à la Primature ne doit pas occulter une réalité persistante : la représentation des femmes dans l’ensemble des institutions reste en deçà des engagements pris. Le seuil des 30 % n’est pas atteint dans des instances comme le Parlement ou les provinces. La RDC ne compte qu’une seule femme gouverneure sur 26. Il est temps de passer du symbole à la norme. Je plaide pour une réforme globale : – Institutionnaliser la parité dans toutes les nominations publiques, avec des mécanismes de contrôle; – Renforcer le financement des campagnes électorales des femmes;– Former une relève politique féminine dès l’université jusqu’au Parlement; – Impliquer les hommes, car l’égalité est une exigence de gouvernance partagée.
POURELLE.INFO : Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes filles et femmes qui aspirent à des fonctions politiques ou à des postes de décision ?
Riziki MANENO : À la jeune fille, à la femme qui aspire à une fonction politique ou à un poste de décision, je voudrais dire ceci : l’institutionnalisation de la parité ne doit pas être perçue comme un cadeau. C’est une exigence de justice, mais elle ne dispense pas de l’effort. La femme doit mériter sa place, car je crois en une parité juste, fondée sur la compétence, l’éthique et le travail. N’attendez pas qu’on vous donne la permission d’exister dans l’espace politique. Prenez votre place. Préparez-vous. Formez-vous. Engagez-vous. Soyez dignes du poste.

La députée nationale Riziki MANENO BANDU a clos son message avec cette note d’espoir : «La politique n’est pas un territoire interdit aux femmes. C’est un levier de transformation auquel nous avons non seulement droit, mais que nous avons la responsabilité d’y réinvestir. Il y aura des résistances. Des humiliations. Des plafonds de verre, mais ils peuvent se briser. Chaque femme qui s’engage ouvre la voie à cent autres. Et chaque femme qui réussit change le regard porté sur toutes les autres. Nous avons besoin de plus de femmes dans la gouvernance, non pour remplir des quotas, mais pour construire un État plus juste, plus efficace et plus humain ».
Germaine BAKAMBANA
