Dans une interview exclusive accordée à Pourelle.Info, Tisya MUKUNA, CEO du Café La Kinoise, met en lumière les défis qui freinent l’essor du café congolais, mais aussi les opportunités économiques que représente cette filière pour les femmes entrepreneures.

POURELLE.INFO: Quel rôle votre activité joue-t-elle dans la valorisation et le développement de la filière café en RDC ?
Tisya MUKUNA : Valoriser la filière, ce n’est pas seulement vendre du café. C’est faire en sorte que davantage de valeur ajoutée reste au Congo et bénéficie aux producteurs, aux transformateurs, aux distributeurs et aux jeunes entrepreneurs. Avec La Kinoise, notre ambition a toujours été de montrer que le café congolais peut être cultivé, transformé, conditionné et consommé localement, tout en répondant à des standards de qualité élevés. Nous travaillons donc sur toute la chaîne de valeur, de la collaboration avec les producteurs jusqu’à la transformation et à la commercialisation. Nous avons également développé différents formats de consommation et des projets comme « 1 chariot, 1 boulot », qui permettent de créer de l’activité économique autour du café.

POURELLE.INFO : Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confrontée dans la production et la commercialisation du café ?
Tisya MUKUNA : La première difficulté reste le coût de production. Nous évoluons dans un environnement où beaucoup d’intrants, de machines et d’emballages doivent encore être importés. À cela s’ajoutent les coûts logistiques, énergétiques et les difficultés liées aux infrastructures. Il y a également la question du financement. Développer une activité agricole et industrielle demande énormément de capitaux, avec des retours sur investissement qui ne sont pas toujours immédiats. Or, l’accès au crédit reste difficile et souvent coûteux pour les PME congolaises. Enfin, nous devons parfois faire face à un paradoxe : un produit fabriqué localement peut se retrouver en concurrence avec un produit importé qui bénéficie d’une chaîne industrielle beaucoup plus structurée. Produire congolais ne suffit donc pas, il faut réussir à être compétitif sur le prix et la qualité, mais aussi sur la disponibilité et l’image de marque.
PI : Comment parvenez-vous à rendre votre café compétitif face aux produits importés et à conquérir les consommateurs congolais ?
TM : Notre stratégie repose d’abord sur la qualité, mais aussi sur l’innovation et l’adaptation aux habitudes de consommation. Nous proposons du café en grains, moulu, en capsules compatibles Nespresso, en unidoses. Nous développons également des formats plus accessibles au grand public. Ensuite, nous travaillons énormément sur l’expérience autour de la marque. La Kinoise doit raconter le Congo autrement : un Congo qui produit, transforme, innove et qui peut créer des marques fortes. C’est comme cela que nous pouvons progressivement conquérir le consommateur congolais et non en lui demandant de choisir le produit local par obligation. Le « Made in Congo » doit être une fierté. Il ne peut pas être une excuse pour proposer un produit moins performant.

PI : Les réseaux sociaux ont-ils contribué à augmenter vos ventes et à élargir votre clientèle ?
TM : Oui, énormément. Les réseaux sociaux nous ont permis de construire une communauté autour de La Kinoise et, surtout, de raconter notre histoire directement, sans intermédiaire. Ils nous permettent de montrer les coulisses de notre activité, nos produits, nos équipes, nos producteurs, nos événements, mais aussi toute la vision derrière la marque. Cela crée une proximité très différente de la publicité traditionnelle. Les réseaux sociaux nous ont également donné une visibilité auprès de clients institutionnels, d’entreprises, de partenaires et même à l’international.
PI : En tant que femme entrepreneure dans cette filière, quelle place souhaitez-vous voir les femmes occuper demain dans l’économie du café en RDC?
TM : Je veux voir les femmes partout. Pas uniquement dans la récolte ou dans les petites activités génératrices de revenus, mais également à la tête des exploitations, des usines, des entreprises de transformation, des sociétés d’exportation et des structures de financement. Les femmes sont déjà extrêmement présentes dans l’agriculture congolaise. Le véritable enjeu est qu’elles puissent aussi accéder aux endroits où se créent la valeur, le capital et les décisions. Dans quelques années, j’aimerais que lorsqu’on parle des grands acteurs du café congolais, il soit parfaitement normal d’y trouver de nombreuses femmes. Pas parce qu’on leur aura réservé une place symbolique, mais parce qu’elles auront eu accès aux mêmes outils, aux mêmes financements et aux mêmes opportunités pour construire de grandes entreprises.
PI : En marge de la Journée internationale du café, que faut-il faire pour que le café congolais s’impose davantage sur les marchés national et international ?
TM : Avant de vouloir conquérir le monde, il faut construire un véritable marché national. Cela passe par la sensibilisation des consommateurs, mais également par les hôtels, restaurants, entreprises et institutions publiques qui peuvent faire davantage de place aux marques congolaises. Ensuite, nous devons investir dans la transformation. Exporter uniquement la matière première signifie que nous abandonnons une grande partie de la valeur ajoutée. Notre ambition doit être d’exporter également du café torréfié, moulu, conditionné et, surtout, des marques congolaises. Il faut aussi travailler sur la qualité, la certification, la traçabilité et le positionnement international de nos différentes origines. Enfin, il faut créer un véritable écosystème entre producteurs, transformateurs, pouvoirs publics, institutions financières et distributeurs. Le potentiel existe déjà. « L’enjeu aujourd’hui est de structurer ce potentiel pour faire du café congolais une véritable industrie », conclut Tisya MUKUNA.

Propos recueillis par Nadège KABEDI
