Mère de quatre enfants, Marie-Jeanne (nom d’emprunt) a décidé de briser le silence. Elle dénonce le fait que ses deux filles soient visées par une pratique coutumière appelée “Kintuidi”: c’est un mariage imposé entre une jeune fille et un proche parent de la famille paternelle.
Refusant de voir ses enfants subir ce qu’elle considère comme une violence, elle lance un appel aux autorités congolaises, aux organisations de défense des droits des femmes et à toute la société.

POURELLE.INFO: Marie-Jeanne, pourquoi avez-vous décidé de prendre la parole aujourd’hui ?
Marie-Jeanne : Je suis mère de quatre enfants, dont deux filles et deux garçons. Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est parce que je ne peux plus garder le silence. Je viens dénoncer une situation qui me ronge depuis plusieurs années. J’ai choisi Pourelle.info parce que c’est un média qui donne la voix aux femmes. Mon objectif est de protéger mes filles et d’alerter toutes les familles qui vivent peut-être la même situation.

POURELLE.INFO : Comment cette histoire a-t-elle commencé ?
Marie-Jeanne : Tout a commencé lorsque ma fille aînée, Live Bernadette MBOMA avait environ 13 ans. Des membres de la famille de son père disaient souvent : « C’est notre femme». Au début, je pensais que c’était une simple façon de parler. Mais avec le temps, j’ai compris qu’ils étaient sérieux. Ils voulaient qu’elle épouse un oncle de son père, un homme beaucoup plus âgé qu’elle.
POURELLE.INFO: À quel moment avez-vous compris qu’il ne s’agissait plus d’une plaisanterie ?
Marie-Jeanne : Lorsqu’elle avait 14 ans, les pressions sont devenues plus insistantes. Ils expliquaient qu’elle était une « femme de droit » et qu’elle devait se marier selon cette coutume. C’est là que j’ai compris que cette histoire était réelle.
POURELLE.INFO : Votre fille a finalement quitté le pays. Pourquoi ?
Marie-Jeanne : Lorsque nous avons voyagé en Europe, Live Bernadette MBOMA m’a dit : « Maman, je ne rentrerai plus. Je refuse d’épouser un homme qui pourrait être mon grand-père », J’ai essayé de la convaincre de revenir, mais elle avait peur. Aujourd’hui, elle a coupé tout contact avec nous parce qu’elle craint d’être retrouvée. En tant que mère, c’est une immense souffrance.
POURELLE.INFO : Vous évoquez une pratique appelée « Kintuidi ». Selon vous, en quoi consiste-t-elle ?
Marie-Jeanne : Je ne suis pas de la tribu Yansi, l’une des tribus de la province du Bandundu, mais selon ce que j’ai appris, le Kintuidi est un mariage considéré comme un droit familial. Une jeune fille est appelée à épouser un oncle paternel ou un autre proche parent de la famille. Pour ceux qui défendent cette pratique, c’est une obligation. Moi, je ne peux pas accepter cela.
POURELLE.INFO : Pourquoi refusez-vous catégoriquement cette pratique ?
Marie-Jeanne : Parce que je considère que c’est une violence faite aux filles. Comment demander à une enfant d’épouser un homme de 60 ou 70 ans qui est un proche parent ? Aujourd’hui, chacun doit être libre de choisir son épouse ou son époux. Je veux que mes filles construisent leur vie librement.
POURELLE.INFO : Après votre fille aînée, vous affirmez que votre deuxième fille est également concernée.
Marie-Jeanne : Oui. Ma deuxième fille Marie-jeannette MBOMA n’a que 13 ans. J’ai entendu des membres de la famille dire : « Celle-ci aussi est notre femme ». C’est exactement comme cela que tout avait commencé avec son aînée. Je refuse d’attendre que l’histoire se répète. C’est pour cela que je parle aujourd’hui.
POURELLE.INFO: Comment votre mari vit-il cette situation ?
Marie-Jeanne : Il est partagé. Il aime ses enfants, mais il est aussi très attaché à cette coutume. Le grand-père concerné refuse ce qu’ils appellent le « rachat ». Mon mari a peur des conséquences que sa famille évoque. Il a peur pour sa vie, pour ses enfants et pour toute notre famille. Moi, j’ai choisi de protéger mes filles.
POURELLE.INFO : Vous évoquez également des menaces persistantes contre votre fille aînée.
Marie-Jeanne : Oui. Malgré son départ, elle continue, selon ce que nous savons, à recevoir des messages lui demandant de revenir pour ce mariage. C’est aussi pour cette raison qu’elle a coupé les contacts avec nous. Aujourd’hui, je ne sais même plus où elle vit exactement. C’est une douleur pour une mère.
POURELLE.INFO : Quelles démarches avez-vous entreprises ?
Marie-Jeanne : J’ai porté plainte et j’ai demandé l’accompagnement de l’ONG Lizadeel. Je veux que la justice fasse son travail et que mes filles soient protégées.
POURELLE.INFO : Quel message adressez-vous aux parents ?
Marie-Jeanne : Je demande aux parents de protéger leurs enfants. Quand une pratique met une fille en danger, il ne faut pas se taire. Il faut dénoncer, parce que la loi nous protège et qu’il existe des organisations qui peuvent accompagner les familles.
POURELLE.INFO : Quel appel lancez-vous aux organisations de défense des droits des femmes ?
Marie-Jeanne : Je leur demande d’aller davantage sur le terrain. Beaucoup de sensibilisations se font dans les salles, mais il faut aller dans les villages, dans les communautés et expliquer aux familles les droits des filles. Beaucoup de jeunes filles vivent peut-être cette situation sans savoir qu’elles peuvent être protégées.
POURELLE.INFO: Quel est votre message aux autorités congolaises ?
Marie-Jeanne : Je lance un appel au Président de la République. Il s’est engagé pour la promotion des femmes et la masculinité positive. Je lui demande de veiller à ce que les coutumes respectent les lois de la République. Les jeunes filles doivent être protégées et avoir la liberté de choisir leur avenir.
MMK
